Tristesse.

Publié le 27 Février 2014

Tristesse.

- Bien sûr que cela m'arrive aussi.

- Voudrais tu donc être une machine, un clown mécanique ?

Ils étaient assis tous deux au bord du crépuscule, silencieux jusque là, faisant circuler paresseusement entre eux une flasque argentée, pleine d'un de ces pur malts Ecossais qui vous met à genoux.

Pierre venait d'exprimer à son ami Philippe une tristesse incommensurable. De celle qui vous étreint parfois le cœur dans sa main de brume, venue dont ne sait où, impitoyable.

- C'est une sorte de détresse inouïe dont je ne vois pas la fin. Rajouta t-il.

- J'appelle ça " avoir l'âme violoncelle " dit Philippe. Il fit circuler la flasque puis dit :

- Je suis sensible à l'insaisissable, à l'inexprimable, l'indicible, à l'essence de la réalité dans toutes ses manifestations, c'est l'intériorité qui me parait être le discours profond de l'être... Comment ? Pierre... Ou plutôt pourquoi devrions nous éviter la tristesse lorsqu'elle se présente ? Ignorer son message ne serait-ce pas ignorer une part de soi ? Si peu d'êtres vivent la réalité d'eux même . Non ?

- Oui répondit Pierre , mais c'est douloureux et je me sens si seul.

- C'est pour cela que la plupart passent leur temps à se distraire, à se distraire d'eux même, passent leur temps à coté de leur vie. Ils perdent leur vie par distraction, uniquement par distraction. Être présent à soi même nécessite d'aller chercher sa propre vie à la source et donc de devenir à soi-même son propre créateur.

- Pierre grogna une forme d'acquiescement peu convaincu, renversa la tête pour une généreuse rasade. Le Pur Malt, un Lagavullin lui transmit ses années de caractère : Oui mais nous ne voyons les choses comme elles sont, nous les voyons comme nous sommes, et ce soir je les vois, je les sens, je, , je suis triste, inutile, seul, abandonné, incapable ou je ne sais quoi encore, mortel et vieux même tiens ! Lui lança t-il ...

Philippe restait silencieux.

- Mais je me connais, ne t'inquiète pas, demain efface cela ! Alors vivement demain. Rajouta t-il.

Philippe tendit la main pour récupérer le flacon rempli d'or ambré . Combien de fois n'avait il pas eu lui même ce genre de découragement, cette sensation d'être au bord du renoncement, Il savait qu'il faut être sensible à la douleur comme à la joie, et non renoncer à l'un au profit de l'autre. La vie c'est tout à la fois la mort et l'amour. Mais que ces phrases pouvaient donc paraitre creuses, que dire à son ami lorsque l'on sait que chacun doit apprendre à se délivrer par lui même. Une gorgée, le "single cask " lui brula les entrailles, attisa sa pensée.

- Je t'en prie reprit-il , laisse ta douleur mûrir, n'y fais pas obstacle, accorde lui toute sa place, oui accorde toute sa place au désastre, consens-y. Je sais que cela peut te sembler fou, ou inamical , certains, j'ai lu cette phrase je ne sais où ? se suicident car ils ne savent pas quoi faire de leur souffrance, toi, fais en le terreau de ta joie, éprouve la solitude et la souffrance, je vais même te dire mieux : Que tu souffres est le signe que tu es en bonne santé !

Pierre récupéra la flasque qui s’allégeait autant que leurs propos gagnaient en gravité.

- Comment ça je vais bien puisque je vais mal ? dit-il un brin provocateur.

Dans la pénombre qui avait gagné sur la lumière Philippe sourit et poursuivit.

- On ne comprend rien à notre société contemporaine si on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Il est quasiment MIRACULEUX de voir que derrière les faux-semblants, les rôles que nous jouons, le déni, l’aliénation à soi, tant de nous même a pu survivre et vient au jour une fois que nous avons accès à nos sentiments.

Pierre restait là, fiole en suspens, attentif.

- Ce ne sont pas seulement les " beaux " et les " bons " sentiments qui font que nous sommes vivants, qui apportent de la profondeur à notre existence. L'essentiel, c'est d'avoir une âme qui aime la vérité et qui l'accueille là où elle se trouve, y compris dans la tristesse, ce qu'il faut rechercher mon ami , n'est pas la perfection mais la plénitude et celle ci ne saurait être, sans sa part de souffrance.

Le flacon de métal circula une fois encore, Pierre et Philippe songeurs partageaient un silence plein.

- Et les femmes ? dit alors Pierre interrogatif !

Ils sourirent tous les deux, se connaissant bien. Philippe, prévoyant, sorti une seconde flasque de sa poche. Ils avaient toute la nuit, ils avaient toute la vie.

PH&JP ... & Bobin, Goethe, Pascal, Krishnamurti, Jung, et autres lectures.

Rédigé par Nathanaël

Publié dans #ecrits

Commenter cet article

Carmen Atonati 15/03/2014 02:24

Il est bon d'avoir un ami, même maladroit au début, quand on a l'âme violoncelle.
L'authenticité, la vérité sont les trésors à exhumer d'urgence dans un monde où l'apparence et les jeux de pouvoirs règnent en ¨maîtres... et puis il y a les maîtresses, compagnes de vie à ne pas oublier non plus :)

Pascale 14/03/2014 18:16

Ah !
Jonas... dit toujours ce que j'aimerais... Sans doute à cause de votre complicité en filigrane, en surface, en profondeur...
Sans doute aussi parce que l'écrit n'en manque pas... de profondeur
Bizouilles

Nathanaël 04/07/2014 09:54

Sourire.

eva 04/03/2014 23:22

"avoir l'âme violoncelle"... oui ? Bonsoir Nathanaël...

Nathanaël 06/03/2014 17:38

Oui. Bien entendu que cela m'arrive...
Bonsoir Eva.

Laurence 28/02/2014 22:16

Comment te dire Nathanaël ... Je suis fondamentalement d'accord avec tes acolytes, et leur conversation ce soir, me réjouit. Mais la fin, la fin de l'histoire, elle, elle me fait rire, beaucoup, beaucoup rire !!! Alors merci de m'avoir fait du bien !

Nathanaël 06/03/2014 17:36

Ah Laurence tu me ravis. Je voulais la fin légère et joyeuse, car il y a tant de vie, tant de moi et de lui dans ce texte, de nous tous aussi je l'espère, et tu as ri ! Merci à toi.
Et puis que tu sois fondamentalement d'accord, ça je m'en doutais un peu.
Merci de me lire. Bise.

Quichottine 28/02/2014 11:09

Quelle belle page !
Merci pour cette mise en scène et les mots échangés qui nous font réfléchir sur bien des sujets...
Passe une douce journée.

Dor 03/03/2014 23:50

Une belle histoire. Des protagonistes attachants chargés d'amitié sincère. C'est beau. Il m'a l'air bien mal en point le Pierre, seul un ami comme Philippe peut le résonner. Je suis sûr que malgré sa souffrance il est capable de voir cette forte amitié.
L'avenir incertain est une douleur sournoise.
Merci pour cette lecture chaleureuse.

Nathanaël 28/02/2014 18:38

Réfléchir. Sentir. Ressentir. Echange à soi, à l'autre. Merci d'avoir pris le temps de passer par ici. Bonsoir Quichottine.

Jonas D 27/02/2014 23:40

Quand l'alcool (le bon) lie la sauce de l'amitié, la philosophie endormie s'éveille, le flottement est en cours et dans ce flottement, mainte lumière apparaît. Dialogue amical et Ô combien profitable pétri de messages en surface, en profondeur et en filigrane. Voilà bien un torrent dont je me réjouis. Merci.
Jonas
J'y ajouterais Murakami, Homère, Vian, Flaubert, Molière, Hennequin.

Nathanaël 28/02/2014 18:37

L'alcool sans doute endort-il la raison et ravive le cœur. L'amitié est rencontre.
Aimons, vivons, souffrons, rions, buvons et écrivons ! Nous avons toute la nuit.
Bonsoir Jonas.