Disjoints

Publié le 4 Mars 2016

Disjoints

...

Suivre le tranchant de la montagne, sectionnée d'un tumulte d'eau furieusement descendante, défendante . Une eau rocailleuse.

En haut un reg, le plateau pierreux qui a tué le mot verdure.

Et là en tombeau immuable: un monastère de pierre...

Pendu au bord de la falaise, en vertige suicidaire. Interminable, la sente qui se démène d'y arriver. Plus que solitaire , déserte, plus que déserte , abandonnée.

C'est tout en haut et cela pourrait être aux tréfonds.

Cela a toujours été, insu...!

le monastère traversé : une pièce ascétique sol de terre battue et une salle d'eau aride où l'anormal cohabite,co-exigüe...

il y a cette porte de bois ancestral qui enferme la cour intérieure, ceinte de poussière séculaire, de pierres en mur à droite . A gauche l'abrupt chute interminable vers le monde disparu... Ici est né le mot à-pic ... Silence et poussière sont un.

Pendu à l'aplomb de la falaise un arbre mort étranglé entre quelque crevasse où s'accrochent pétrifiées trois racines pour deux branches d'un gris immanent...

Et là : l'enfant.

Suspendu au dessus du vide abyssal. Se tenant des deux mains au bout de sa branche, trois quatre ans tout au plus. Sec comme un kéké... Déterminé. Verrouillé. Positionné. Entêté. Obstiné. Réfugié.

Pas un mot . Mutique.

La première fois je ne parviendrai pas même en haut. Je resterai à flanc de montagne, assis au bord du torrent à regarder disparaître la petite robe de fête. Des mots ainsi , des mois ainsi. Je me perdrai à redescendre dans le tumulte des autres, fuyant ma source. Croyant faire un choix .

Puis je reviendrais sans un mot, sans déranger, sans savoir l’évidence, aider, tenter de le sauver . Le confortant ainsi dans son choix.

Des mois encore...et me voici là . Tous les soirs je viens me coucher à côté , de lui , sur la terre. Je ne sais pas les mots, je ne sais pas les gestes, je ne sais pas les larmes, je ne sais pas la prière.

Je sais qu'il est moi, je me reconnais enfin. Mais lui qui connait-il encore ?

l'arbre est généalogique ? Mort.

Il attend que je lui rende justice.

" Elle me fait mal " dit il le jour où enfin il quitte l'intenable et vient s'assoir sur le bord de la falaise.

Si loin encore.

Nous sommes là.

Au bord du vide.

Disjoints.

Philippe.