Le passeur

Publié le 1 Octobre 2013

photo de Gilbert Garcin.

photo de Gilbert Garcin.

Il est au bord d'un lac sombre, aux eaux bitumineuses, plus ancien que celui de la voix humaine. Derrière lui l'agitation, le brouhaha, la confusion du monde où se perdre en Panurge consentant.

- il cherche le passeur.

C'est la trace assombrie d'une eau de toutes les nuits d'avant les aubes du langage, une gangue de naphte où il aurait demeuré avant le soleil natif.

- il cherche le passeur.

Impossible de se mirer dans cette eau absorbée de tant d'antan. Il ne voit qu'une image qui flotte entre deux mondes qui sombrent. Ancêtre du regard.

- il cherche le passeur.

Dans la poche du vêtement qu'il n'a pas, la pièce, le prix. Ni nu, ni vêtu, la nudité est un secret, le secret. Comment se nomme ce pays sans langage dont il n'a pas la mémoire, mais qui lui se souvient de lui. Ce pays dont les eaux fuligineuses ont baigné sa nudité, dont les jours n'ont pas effacé le bruit qui l'assaille.

- il cherche le passeur.

Il a fui quelques fois ce toujours, se perdant dans le tumulte du mouvement, de la précipitation et de l'avidité du monde, aspiré au dehors de lui par les jours. Puis inéluctablement rejeté sur ce rivage de lave molle et froide.

- il attend le passeur.

Lorsqu'une main lui frappe l'épaule et que l'autre lui tend sa pièce.

PH.

Rédigé par Nathanaël

Publié dans #ecrits

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Cardamone 14/10/2013 00:29

C'est un texte magnifique, si fort, qui nous tire de l'agitation, du brouhaha, de la confusion du monde où se perdre en Panurge consentant. Merci Passeur!

Nathanaël 14/10/2013 15:31

A vot'ser'vive m'me !
Sourire à toi Cardamone.

Jonas D 09/10/2013 10:27

Il y aurait tant à écrire sur ce texte profond, primal. Je te sens parfois au sous-sol de toi pour y fouiller dans ces archives que consciemment ou inconsciemment tu as scrupuleusement classé afin d'y relire le double de toi, celui qui fait surgir des pistes neuves pour ta quête d'homme. C'est complexe, tellement dopé à la poésie, qu'on aimerait clamer tes mots dans un théâtre grec. Il y a là, tant d'obscurité et d'évidence à la fois. Quoiqu'il en soit, mon cher Nathanaël, on a tous un passeur en soi. Mais on n'est pas forcé de lui donner la pièce pour changer de rive. Car celle où nous nous tenons est peut-être encore à découvrir. Je suis tellement de ce côté aussi, parfois prisonnier. Amitiés du bord de l'âme.
Jonas.
PS. J'avais choisi pour un article ancien, la même photo... Sur la même rive donc.
http://www.jonas-doinint.com/article-la-toile-118311276.html

Nathanaël 14/10/2013 09:46

Surement pas classées ces archives là mon ami, c'est un vaste pandémonium ! Justement je tente d'y jeter un œil afin d'y mettre un peu d'ordre... façon de parler.
Je te sais de ce coté là aussi au bord de l'âme, dans ces contrées infinies où nous puisons un peu de nous même.
Amicalement tienne.

Laurence 07/10/2013 17:19

Merci Nathanaël pour ce magnifique texte, si mystérieux. Il faudra que je revienne dessus lorsque j'aurais plus de temps car il ne se laisse pas apprivoiser ainsi. Et je ne voudrais pas être avalée par la lave.

Nathanaël 12/10/2013 09:22

Moi non plus je ne l'ai pas apprivoisé celui ci je dois te le dire... Il est venu ainsi, inspiré de quelques songes, et n'est pas reparti. Il m'habite. Merci de ton passage Laurence et de ta persévérance... Bonne journée.

Pascale 04/10/2013 11:29

La pièce de la fin (j'aurais écris "faim" presque) m'amène naturellement à "cet hère qui erre" dans la rue (on ne se refait pas... Quoique)...
Mais, à la relecture (chez toi Nathanaël il me faut lire encore...), Jung me vient en tête, avec lui les archaïsmes si souvent évoqués, dont ce passeur ne parvient pas à se débarrasser, pris dans les désordres du monde...
Une évocation de tes retraites sans doute... Aussi...
Mais sans doute aussi... Le passeur est-il en soi-même...

A te lire !

Nathanaël 06/10/2013 05:03

Chacun a sa fée, tu me comprends.
Merci de ton passage et de tes lectures Pascale .

Nathanaël 06/10/2013 05:01

Le " quoique " m'intrigue.
Jung, un ami à penser.
Mes retraites, oui bien vu, la part de moi recluse à elle même.
Le passeur est il en soi même , la réponse est dans la question.

eva 04/10/2013 10:48

Bonjour Juliette ! C'est intéressant ce que vous écrivez : "passeur de l'autre soi-même" ! Je ne pensais pas à ça quand j'évoquais "l'autre", mais vous ouvrez une perspective ! C'est formidable les échanges que peuvent susciter un billet de blog... Le blog de Nathanaël est si riche (en idées et en écriture) qu'il ne peut être que propice aux échanges. C'est une grande générosité de la part d'un être que de livrer aux autres l'expression de sentiments aussi intimes... Et c'est un peu aussi à ça que je pensais quand je relevais "passeur de l'autre"... L'auteur d'un blog est toujours un peu "passeur de l'autre" dans la mesure où il se livre librement. C'est aussi parce qu'il se livre qu'il a un risque de "tarir" ses émotions. Rien n'est plus libérateur et épuisant (les deux à la fois) que de se livrer à l'autre, tant le risque d'être mal compris existe. Mal compris ou non-entendu... Un poète est toujours un passeur d'émotion. Mais je crois que votre compréhension de "passeur pour l'autre soi-même" dépasse grandement l'interprétation que j'en avais fait. Merci Juliette !... Bonne journée !

Nathanaël 06/10/2013 05:07

Juliette, Eva, Fanny,
C'est une profonde joie de vous retrouver là, partageant vos ressentis.
Simplement merci.

Fanny 04/10/2013 11:11

Bonjour Eva et Juliette, je me joins à vous deux, je suis le blog de Nathanaël depuis longtemps, parfois silencieusement tant comme vous le dites Juliette les mots résonnent en moi. Ici j'étais d'ailleurs restée silencieuse, mais ce que vous dites toutes les deux me fait sortir de ma réserve car vous avez raison de souligner Eva la générosité de Nathanaël, quoiqu'il vous répondrait ( il me l'avait dit par mail ), qu'il écrit pour lui même, et puis cette idée d'être le passeur de l'autre soi-même, d'une autre part de soi même, Nathanaël avait écrit par ailleurs que nous sommes multiple, sans doute est ce cela que la chute de son texte signifie au second degré. Pour moi. C'est un plaisir de le lire,mais vos commentaires aussi, merci Juliette, Eva. Belle journée.

eva 04/10/2013 09:54

Sublime ! "Comme concept esthétique, le sublime désigne une qualité d'extrême amplitude ou force, qui transcende le beau. Le sublime est lié au sentiment d'inaccessibilité (vers l'incommensurable). Comme tel, le sublime déclenche un étonnement, inspiré par la crainte ou le respect."
Je n'emploie ce terme que très rarement ! mais, aujourd'hui, quitte à passer pour une flagorneuse, je n'en ai pas trouvé d'autre. Que dire lorsque "le passeur" est le passeur ? Sommes-nous le passeur de l'autre ?
Chapeau Monsieur le Poète !

Nathanaël 06/10/2013 05:03

...

Juliette 04/10/2013 10:05

Bonjour Eva, je relisais ce texte de notre ami Nathanaël lorsque votre commentaire est apparu, permettez moi de me joindre à vous, à la fois pour le chapeau bas, et puis cette idée du passeur de l'autre que vous relevez. Passeur de l'autre, d'un autre soi-même, attendre le passeur et l'être soi-même. Et puis si le texte est sublime c'est aussi parce que son auteur est face au sublime en lui même je crois. Il se disait tari, je me demande s'il n'est pas tapi dans une attente, certes muette, mais vaillante comme il le dit dans sa réponse à Jamadrou. Peut-être nous en dira t-il plus ? Bonne journée à vous Eva.

Juliette 04/10/2013 09:51

Où je retrouve Nathanaël, trouve toujours devrais-je dire, puisque vous ne vous perdez guère, celui qui quête en profondeur et ne renonce pas. Sans doute, comme vous le dites, êtes vous parfois aspiré à l'avidité du monde, mais inéluctablement rejeté à cette berge qui mène à la source. Et moi même retrouvais-je sans cesse le chemin de vos pâturages où les mots résonnent en moi, merci.
Juliette.

jamadrou 03/10/2013 10:17

Passeur passera en équilibre sur son fil
Et il nous laissera l'ombre de son passage
Le passeur transmettra, funambule du fil
Les énormes souvenirs d'une enfance en partage.

Jamadrou 03/10/2013 19:14

Ce passeur n'est donc qu'un passant qui fuit
Et qui a peur de sombrer dans la béance de son enfance?
Texte sombre mais qui par sa force semble vouloir dire que le passeur ne fait pas qu'attendre, il bouge sur son fil, il avance.

Nathanaël 03/10/2013 18:43

c'est un fil du rasoir, un non vouloir, une forme de tranchoir, qui dans le lard, des mots bien noirs, lacère du couard.
Cette enfance est une créance, une béance, une profonde doléance à laquelle il faut opposer une forte vaillance, une douce bienveillance, pour sans impatience, aboutir à quelque forme de résilience !
Bonsoir Jamadrou merci de ton passage.