Pour Eva.

Publié le 16 Décembre 2012

Photo : inconnu

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De Christian Bobin :

Le grand délire de la jalousie.

Rien ne ressemble plus à l'amour et rien ne lui est plus contraire, violemment contraire.

Le jaloux croit témoigner, par ses larmes, par ses cris, de la grandeur de son amour. Il ne fait qu'exprimer cette préférence archaïque que chacun a pour soi même. Dans la jalousie il n'y a pas trois personnes, il n'y en a même pas deux, il n'y en a soudain plus qu'une en proie au bourdonnement de sa folie : je t'aime donc tu me dois tout. Je t'aime donc je suis dépendant de toi, donc tu es lié par cette dépendance, tu es dépendante de ma dépendance et tu dois me combler en tout et puisque tu ne me combles pas en tout , c'est que tu ne me combles en rien, et je t'en veux pour tout et pour rien, parce que je suis dépendant de toi et que je voudrai ne plus l'être, et parce que je voudrai que tu répondes à cette dépendance, etc. Le discours de la jalousie est intarissable. Il se nourrit de lui même e n'appelle aucune réponse, d'ailleurs il n'en supporte aucune- toupie, spirale, enfer.

J'ai connu ce sentiment quinze jours, mais une heure aurait suffit amplement pour le connaitre tout. Au bout du quinzième jour l'enfer était passé, définitivement. Pendant ces quinze jours je piétinais dans la mauvaise éternité des plaintes: j'avais l'impression que tu épousais le monde entier - sauf moi. C'était le petit enfant en moi qui trépignait et faisait valoir sa douleur comme monnaie d'échange.

Et puis j'ai vu que tu n'écoutais pas ce genre de choses et j'ai compris que tu avais raison de n'en rien entendre : le discours de la plainte est inaudible. Aucune trace d'amour là-dedans. Juste un bruit, un ressassement furieux : moi, moi, moi. Et encore moi. Au bout des quinze jours un voile s'est déchiré en une seconde. Je pourrais presque parler de révélation. D'ailleurs c'en est une.

Tout d'un coup ça m'était égal que tu aimes le monde entier. Ce jour là j'ai perdu une chose et j'en ai gagné une autre. Je sais très bien ce que j'ai perdu. Ce que j'ai gagné, je ne sais comment le nommer. Je sais seulement que c'est inépuisable.

Christian Bobin - La plus que vive - p 40-41 -

Ainsi que vous le dites Eva : " mais c'est la vie, une éclipse ne dure jamais longtemps, la lumière revient toujours, d'une autre façon, sous une autre forme... " et vous avez bien raison ! Amicale pensée à vous .

PH.

Rédigé par Nathanaël

Publié dans #textes

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Juliette 22/12/2012 17:37

Bobin que vous aviez déjà cité, dont vous m'aviez parlé par mail et j'ai suivi votre avis:
lu "ressusciter " et je vous suis infiniment reconnaissante de m'avoir fait faire cette découverte.

Nathanaël 25/12/2012 16:28

Soyez lui reconnaissante de les avoir écrits, moi je ne fais que faire passer ce qui m'a également été donné.

Anna 21/12/2012 12:14

Chère Nathanaël,
Peut-être est-ce parce que je suis jeune et que ma vie commence seulement dans ces horizons-là, mais voilà l'impression que me donne ce sentiment de jalousie (contre lequel j'essaie de lutter pour revenir à une raison plus saine) : j'ai tendance à me dire que si l'attachement à l'autre doit provoquer ce genre de sentiment (surtout quand l'autre ne craint pas de le provoquer chez nous), alors l'attachement est surtout une source de souffrance, pas pour l'autre qui ne comprend pas, mais surtout pour soi. Sans illusion, les sentiments ne tiendraient pas car si l'on est lucide, l'autre ne nous aime pas exclusivement, il a juste consenti à nous faire don d'un peu de lui. Et il peut reprendre sa liberté à n'importe quel moment, comme nous sommes libres de reprendre la nôtre.

Nathanaël 21/12/2012 19:08

Quelle joie tout d'abord que votre passage, que dis-je , promenade aux pâturages , merci Anna.
La jalousie est toujours source de souffrance, comme vous le dites, pour l'un pour l'autre pour les deux, et puis c'est "un attachement ", quelque chose donc voué à se scléroser ! enfin moi c'est ainsi que je le vois . Mais j'entends aussi ce " est il possible d'aimer lucidement " , sans illusion ... Vaste question ! A chacun de chercher sa propre réponse, non ? Mais pour ne pas vous laisser croire que j'évite le sujet , je vous dirais cependant que je crois que OUI, l'on peut aimer avec amplitude et clarté, ouverture et force... et passion !

Jonas D 19/12/2012 11:47

La jalousie ! Aïe ! Sujet qui fâche, enfin avec lequel on se fâche, plus souvent avec l'être qu'on aime à travers l'autre, l'autre, c'est-à-dire soi. Oui, Monsieur Bobin, vous avez mille fois raison le jaloux ne fait qu'exprimer cette préférence archaïque qu'il a pour lui. Quand on a compris cela, les heures qui suivent sont douloureuses, car en renonçant à la jalousie on renonce aussi à un part de l'autre, à celle que l'on croyait si intime qu'on pensait être sienne. On ne possède personne, on est la propriété de personne, on est juste responsable de soi par l'amour qu'on porte aux autres. L'expérience de cette vie nous emmène toujours par des chemins de traverse que nos jeunes âges n'avaient pas repérés. Merci pour ce texte; Amitiés.
Jonas

Nathanaël 20/12/2012 00:58

Monsieur Jonas , oui on renonce à une part de soi dans l'autre, intime, douloureuse et fusionnelle , archaïque et si ... Mais on ne possède rien ni personne nous sommes bien d'accord, une fois encore. Amitiés .

Esclarmonde 18/12/2012 09:22

Des blessures venues de très loin, des blessures d'enfance sont probablement les racines de ce sentiment destructeurs, on détruit l'autre et on se détruit soi-même. Bravo à celui qui arrive en s'en sortir. Passe une bonne journée

Nathanaël 20/12/2012 00:52

On passe sa vie a se faire du tord et puis on meurt . C.Bobin.
Bonsoir Esclarmonde merci de ta fidélité . C.est un plaisir .

Hélène Carle 17/12/2012 22:44

Christian Bobin, cet auteur que j'aime tant, se retrouvera sur mon banc demain! Façon de parler bien sûr, mais c'est amusant de le trouver ici ce soir. Merci pour ce texte tiré d'un livre si grand.

Hélène*

Nathanaël 20/12/2012 00:41

Bobin est une épaule réconfortante sur laquelle j'ai parfois posé ma pensée ... Bonsoir Hélène *

Lau 16/12/2012 19:26

Bon sur la jalousie, je crois que je vais tenir mon bec ! Et toi, je sais que t'es guéri ... Bonsoir Nathanaël.

Nathanaël 17/12/2012 11:15

Guéri par le glaive ! Salut Lau ...

eva 16/12/2012 17:55

c'est un beau texte, comme vous savez toujours bien les choisir... C'est surtout un texte décrivant une guérison, guérison rarissime, puisqu'il semblerait que la jalousie soit soeur jumelle de l'amour-exclusif... Et bien sûr, là où il y a de l'amour exclusif, il n'y a point de place pour la raison... La jalousie c'est d'abord et surtout une grande souffrance... une grande souffrance irraisonnée... Finalement, on ne peut s'en guérir que lorsqu'on prend conscience que c'est peine perdue ! Rien ne pourra faire dévier l'autre de sa façon d'être et de se donner aux autres... Merci Nathanaël pour ce beau texte...

Nathanaël 16/12/2012 20:04

Pleurer presque que sur soi même ... Les enfants morts aux États Unis ... Que faire d'autre que pleurer pour eux ...

Nathanaël 16/12/2012 18:14

On ne peut s'en guérir que lorsque l'on s’aperçoit que l'on ne pleure jamais que sur soi même, et surtout qu'il y a en nous un enfant possessif qui se mouche sans cesse aux jupes maternelles.
Mais aimer, aimer d'amitié aussi, c'est se tenir à la lisière de l'autre. Sans empiéter.

Et lui, ah s'il n'avait cédé...
Le regard détourné un jour, peut-être vous sera t-il retourné ? Et là, vous serez , j'en suis persuadé.
Merci de cet échange Eva.