Regard XI

Publié le 22 Mai 2013

Regard XI

Les contes donc disaient vrai, certains humains pouvaient se transformer en animaux.

Celui ci vidait sa vessie contre le mur, tout en la remplissant du même élan, de bière.

Son falzar loqueteux faisait un solide étalage de toutes sortes de crasses.

Il marquait ainsi son territoire de bouts de cartons, d'un jet éclaboussant, laissait sa trace s'épanouissant en un nénuphar jaune et malodorant entre ses groles.

Allait-il sauter sur une voiture, soudain s'ébrouer et hurler à la jungle urbaine sa présence, ou s'écrouler juste là et considérer ses ruisselets hésitants, regagnants, leur place au caniveau.

Quel petit enfant avait-il été, me demandais-je ? Quels hasards de la vie l'ont-ils amené à devenir cet épouvantail ambulant.

Lui, eux: les clochards, qui n'ont rien à vendre, ni blagues, ni tours de magie, de force ou d'adresse, ni même plus un sourire édenté à offrir parfois.

Ils sont moches, guenilleux et crasseux, ils puent, dorment en plein jour, n'importe où et dans quelques positions improbables, ils marchent le dos vouté, cassés par leurs jours dehors, trimballants des paquets informes d'un pas lourd et chancelant, souvent ils vocifèrent contre un quidam croisé ou simplement tout seuls, toujours fâchés.

Parfois une piécette, dans une boite en fer blanc vient faire son cling-cling, soulageant la crainte d'un passant inquiet de son propre avenir, ou absolvant celui-ci d'une diffuse culpabilité.

Ils sont là et l'ont toujours été.

Les spectateurs, désœuvrés, au nombre d'une dizaine, sont installés sur la terrasse, face au soleil couchant qui dore leurs visages, leur faisant un masque de lumière qui chatoie sur leurs faces ambrées. J'en fais partie, sirotant le café ponctuant une journée bien menée. J'observe l'un et les autres, j'observe mes auto-justifications, baigné d'une musique composée d'un fouillis de bruits urbains où perce un instant le grisollement d'une alouette.

Les contes donc disaient vrais, mais qui sera la princesse qui embrassera celui-là ?

PH.

Rédigé par Nathanaël

Publié dans #regards

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Pascale 27/04/2014 20:03

Parfois je me promènes sur tes pages, et les découvre une à une, même les plus anciennes.
Celle-ci je ne l'avais pas encore vue... Pourtant...
Moi je ne suis pas une princesse, ou alors à la retraite (rires) mais j'en embrasse quelques-uns, parfois, de ces clochards à drôle d'allure. Je les ai reconnus dans ton texte.
Bises à rebours

Nathanaël 04/05/2014 18:07

La vie est une éternelle re-découverte, et il n'est pas étonnant que ce soit sur ce texte que tu passes et repasses. Vivement la prochaine fois... Tu sais que c'est toujours un plaisir. Bonjour Pascale.

Pascale 27/04/2014 20:04

Je l'avais vue, ne m'en souvenais plus... Cela m'a permis d'y déposer une faute d'orthographe en guise de commentaire ! re-rire !

Frieda 12/06/2013 11:08

Bonjour Nathanël
Je passe prendre des nouvelles
Bonne journée
Frieda

Nathanaël 13/06/2013 07:40

Merci Frieda c'est adorable... je vais bien et mon inspiration s'exprime en ce moment sur la piste ... Je ferai un post si cela me vient sur : " la piste " . J'espère que de ton coté tout va bien, je passe te visiter tout de même malgré ma présence moins soutenue aux pâturages.
Bonne journée et merci de ton attention.
Nathanaël.

Nais 08/06/2013 14:12

Bonjour Nathanaël !
Joli... Tu dépeins bien notre société, peuplée d'animaux. Parfois ils sont déguisés en humains, d'autres ne le sont pas, comme ton clochard. Nous sommes tous des animaux au fond, ce n'est pas qu'un conte.
La princesse par contre... C'est une autre histoire !
J'ai beaucoup aimé ce texte, il est terriblement bien écrit.

Bises, bon week-end !

Nathanaël 09/06/2013 00:39

Bonsoir Naïs, oui tous des animaux, d'abord des animaux , avec un vernis de civilisation.
Et comme le dit Hélène la princesse est en nous.
Bise.

Pascale 07/06/2013 09:37

Texte magnifique, hélas, hélas car sans doute as-tu raison, nous sommes des crapauds en instance, celui que tu décris nous fait peur, on s'écarte, on détourne le regard, comme si le miroir pouvait nous aspirer...
Oui il y a sans doute de la culpabilité dans nos raideurs, et dans nos démarches d’assistance …
Qui sauvons-nous au bout du conte ? Nous sauvons-nous ?
Ça ne fait rien, au bout du compte, je veux quand même être celle qui l’embrasse, celui-là…
Amitiés

Nathanaël 07/06/2013 14:08

Je le savais ... Que tu l'embrasserais ! Lui et les autres, heureusement qu'il y a des fées comme toi Pascale. Bonne journée .

Cardamone 02/06/2013 23:08

Ce sera la vraie princesse, j'imagine, celle qui d'un baiser peut redonner au prince victime d'un mauvais sort sa forme première... Existe-t-elle ou les contes ne disent-ils vrai que sur notre possible transformation en crapaud baveux???

Nathanaël 05/06/2013 00:01

Les contes disent vrais sur les fées aussi, tes mots en sont la caution. Sourire. Merci de ta vie-site.

Joëlle Colomar 31/05/2013 10:33

Un texte déchirant, une image insoutenable et pourtant nous sommes là témoins et impuissants. Une réalité malheureusement de plus en plus fréquente même en nos pays dits riches. Bonne journée. Joëlle

Nathanaël 04/06/2013 23:59

Bienvenue Joëlle en ces pâturages bitumeux où la miction des uns fait l'inspiration de l'autre.

jamadrou 28/05/2013 18:11

Nathanaël, souvenez-vous, un jour nous avions parlé du St Patron de mon village : Saint Martin et c’est ainsi qu’un échange un peu décalé avait poussé.
Aujourd’hui, je regarde cette photo et je pense à St Martin, qu’aurait-il fait ?
Vous vous questionnez, vous nous questionnez Nathanaël et j’ai honte de moi.
Je crois aux contes de fée.
Je crois aux conteurs.
Le conte est le reflet de l’art du conteur : celui qui raconte l’invraisemblable en ajoutant à la description d’une horrible et triste réalité, de grosses pincées de surnaturel.
Nathanaël, votre conte n’est peut-être pas achevé ?
Cet écrit semble vouloir édifier le lecteur, le réveiller en racontant une atroce réalité presque quotidienne, atroce réalité devenue elle-même insoutenable dans son invraisemblance.
Comment y ajouter du surnaturel ?
Le surnaturel pourrait ou devrait être plus vraisemblable que la réalité ?...
Notre monde est une invraisemblable horreur où le surnaturel magique collectif n’a plus sa place.
Le surnaturel est devenu stratégie personnelle, stratégie tapie quelque part dans le coeur, humanisme latent, en attente d’une grande explosion collective.
Je vois une femme étendue le nez dans la boue, jambes nues et robe à fleurs, cheveux dénoués, bras en croix. C’est une princesse, elle attend.
En face, je devine un homme qui se lève, qui vient vers elle, qui l’aide à se relever.
La dame sourit, elle est belle.
Alors la dizaine de spectateurs assis en face à la terrasse du café, se lève et s’approche.
Chacun donne une petite moitié de ce qu’il a sur lui et la dame se transforme en princesse. Et les 11 sont devenus des princes.
Elle s’était couchée là, dans la boue, pour nous aider à devenir des princes charmants.
Quand elle est repartie, elle avait dans sa main droite une baguette magique, dans ses yeux des rayons de soleil, dans sa poche une pierre de lune, autour de son cou une rivière en larmes de bonheur.
Jamadrou JD le 28 mai

jamadrou 31/05/2013 10:51

animiste...
le surnaturel est partout...
alors ses forces là vont se réveiller?
Dis-moi Nathanaël les génies protecteurs sont cachés où?
Ont-ils quitté le coeur des hommes?

Nathanaël 31/05/2013 07:48

Nous vivons dans un monde de symbole et un monde de symboles vit en nous, nous sommes tous animistes, le surnaturel est partout.
Bonne journée Jamadrou.

Jonas D 24/05/2013 16:27

Le retour à l'état sauvage, ou du moins à l'état primaire. Paradoxe dans nos cités de béton. Cette analyse que tu as sur cette désespérance n'est pas sans 'intérêt. Peut-être est-ce simplement l'image que nous renvoie notre civilisation, une image horizontale, affaissée puis défaite, aux portes d'une grande lessive qui brassera les excès de nos soi-disant progrès. Regrettable en tous cas, et d'une grande tristesse. La princesse, écris-tu ? N'est-elle pas restée en compagnie de ce charmant que toutes nos amies recherchent sans faiblir ? Amitiés.
Jonas

Nathanaël 31/05/2013 07:45

Une grande lessive oui c'est un des remèdes possible, au moins pour la carrosserie extérieure, ce qui nous ramène au carrosse et donc à la princesse...Qui, dis tu, ne s'attache qu'au charmant...Qui reste-t-il pour les pauvres hères comme nous ? Les clochards du coeur ? L'espoir et la poésie sûrement.
Amitiés Jonas.

Hélène Carle 23/05/2013 23:06

La Princesse est à l'intérieur de chacun, comme le Prince, un jour un simple éclat de soleil, une goutte de pluie différente et pareille, un sourire de lune, ou un vrai regard humain posé sur lui, un jour cela sera la Princesse. Peut-être bien... mais je n'en sais rien.

Hélène*

p.s. Regard IX, il m'a semblé que ce serait un beau nom pour un pape. Je dis ça comme ça!

Nathanaël 28/05/2013 00:11

Oooh comme je suis en accord avec toi, la seule Princesse est en nous . Même si une aide extérieure parfois... Moi non plus je n'en sais pas plus que moins.
Merci de cette lecture avisée Hélène*.

Louv' 23/05/2013 20:50

Je me pose souvent la question : comment sont-ils devenus ainsi ? Et ça me rappelle une phrase de Pierre Desproges "un bébé et un vieillard sont une seule et même personne ; seules les années les séparent"....

Nathanaël 28/05/2013 00:08

Sans doute peu, quelques aléas, à peine , nous séparent ils ?
Bonsoir Louv´.

Fidji 23/05/2013 12:17

Chaque clochard a une histoire et le fait que tu oscilles entre le reproche et une compassion de bon aloi montre que tu doutes et c'est bien: les histoires humaines sont différentes, compliquées et parfois, malheureusement, terribles.

Nathanaël 28/05/2013 00:07

Souvent terribles...

Frieda 22/05/2013 13:42

Bonjour Nathanaël,
Certaines scènes que tu décris là me sont familières
Plus grave encore ce sont de plus en plus les enfants
dans nos rues...
Les contes "auparavant" avaient ce côté fabuleux
Une fin parfois merveilleuse, mais ce n'est plus le cas...
Des contes de nos jours
Bonne journée
Frieda

Nathanaël 23/05/2013 07:29

Il n'y a pas de fatalité, enfin... J'aime à le croire !
Bonne journée Frieda.

eva 22/05/2013 10:56

Certains humains que tu décris ici, espèrent vaguement ne pas se réveiller le matin sur leurs cartons dégoûtants... Hélas, il y a souvent un matin, et il faut bien essayer de trouver une autre bouteille... pour oublier qu'on est devenu des animaux qui dégoûtent ceux qui ne le sont pas encore tout à fait...

Nathanaël 23/05/2013 07:28

Bonjour Eva, oui je vais bien pour répondre à ta question ... Simplement la poésie se fait discrète, ma vie sans doute trop tumultueuse actuellement, lui fait peu de place.
Certainement sommes nous tous des animaux plus ou moins déchus de notre humanité selon les circonstances...
Merci de ta visite.